Neva Masquerade : un Sibérien comme les autres ?
Il y a dans le monde de l’élevage félin une question qui divise plus qu’elle n’en a l’air : le Neva Masquerade est-il un Sibérien comme les autres, ou une race distincte qui n’aurait pas sa place dans les lignées traditionnelles ? Selon l’endroit où vous posez cette question, et à qui, vous obtiendrez des réponses radicalement différentes. Voici la nôtre, et pourquoi nous y tenons.
Qu’est-ce que le Neva Masquerade, exactement ?
Le Neva Masquerade est un Sibérien porteur du gène colorpoint, désigné scientifiquement comme cs, une variante récessive du gène TYR. Ce gène agit comme un masque thermosensible : il inhibe la production de mélanine sur les zones chaudes du corps et la concentre sur les extrémités froides, museau, oreilles, pattes, queue. Le résultat visuel est spectaculaire : un corps clair, des points colorés et des yeux bleus intenses. Mais sous ce masque, il y a un Sibérien. La morphologie, le tempérament, le triple pelage, le développement lent, tout est identique.
Ce n’est pas une opinion. C’est ce que confirment les tests génétiques, les pedigrees et près de quarante ans d’élevage documenté.
D’où vient la confusion ?
Le nom lui-même entretient le malentendu. « Neva Masquerade » évoque quelque chose d’exotique, de séparé, une identité propre. Le nom vient de la rivière Neva à Saint-Pétersbourg, ville où les premiers chats colorpoint sibériens ont été sélectionnés dans les années 1980 au club Kotofei. La référence au masque décrit exactement ce que le gène fait visuellement.
Mais au fil du temps, ce nom a pris une vie propre. Certaines fédérations ont classé le Neva comme race distincte, c’est notamment le cas de la FIFe depuis 2011, qui est à ce jour la seule grande organisation à l’avoir officiellement séparé du Sibérien. TICA, CFA et LOOF considèrent le Neva comme une variété colorpoint du Sibérien, ce qui est, selon nous, la lecture la plus cohérente avec la réalité génétique et historique.
Ce que l’histoire nous dit vraiment
C’est ici que le débat devient vraiment intéressant, et que les faits parlent d’eux-mêmes.
En 1990, quand la race sibérienne est officiellement enregistrée par la Fédération soviétique de félinologie (SFF), deux certificats sont délivrés simultanément : le Certificat n°1 pour le Sibérien, et le Certificat n°2 pour le Sibérien colorpoint sous le second nom « Neva Masquerade ». Le colorpoint n’a pas été ajouté après coup. Il fait partie de la race depuis sa fondation officielle.
Mieux encore : l’un des chats fondateurs les plus influents de toute la race est lui-même colorpoint. Mars, né en 1988 au club Kotofei, est un seal tabby point. Ses descendants se retrouvent sur des centaines de pedigrees à travers le monde. Son fils Nestor est à l’origine de lignées entières. On ne peut pas dire que le colorpoint est étranger au Sibérien quand l’un de ses pères fondateurs l’était.
Et bien avant que la race soit formalisée, le gène colorpoint était déjà présent dans la population féline russe. Le naturaliste Pallas, au 18ème siècle, décrit et dessine un chat colorpoint de type robuste dans la province de Penza, né d’une mère noire, ce qui prouve que le gène était là, à l’état récessif, dans la population générale, bien avant toute sélection intentionnelle. Ce n’est pas une anecdote : c’est la preuve que le gène colorpoint appartient au pool génétique russe depuis des siècles.
La théorie de l’introduction extérieure : que vaut-elle ?
Certains éleveurs refusent d’intégrer le colorpoint dans leurs lignées, estimant que ce gène aurait été introduit artificiellement via des croisements avec des Siamois ou d’autres races à robe colorpoint. Cette position mérite d’être prise au sérieux, et réfutée sérieusement.
Le Dr Irina Sadovnikova, juge internationale WCF et l’une des personnalités les plus documentées sur l’histoire du Sibérien, répond directement à cet argument : le gène colorpoint était présent dans la population féline russe bien avant que le travail de sélection commence. La vitesse de reproduction des chats suggère que même une introduction ancienne aurait été « diluée et digérée » par des centaines de générations avant le début de l’élevage. À ce titre, il n’est pas plus étranger à la race que n’importe quelle autre mutation, y compris le silver, qui lui aussi était dans la population avant la sélection et que personne ne conteste.
Elle ajoute un argument de génétique des populations particulièrement solide : les études moléculaires sur les races félines montrent que le Sibérien est la race la plus génétiquement diverse de toutes, juste après le Norwegian Forest Cat. Cette diversité est un atout, pas une fragilité. Réduire le pool génétique en excluant les colorpoints revient à appauvrir la race sans bénéfice démontré.
Enfin, sur le plan morphologique, la même auteure démontre avec des photographies à l’appui que des chats porteurs du gène colorpoint et des chats non-porteurs produisent exactement le même type sibérien. Robe et morphologie sont génétiquement indépendantes. Un Sibérien mal typé l’est à cause de sa morphologie, pas de sa couleur, et inversement.
Ce que nous observons dans notre propre élevage
Le gène colorpoint est récessif. Il peut être porté silencieusement pendant des générations, sans jamais s’exprimer, avant de réapparaître lorsque deux porteurs se rencontrent. C’est exactement ce que nous voyons chez nous : Titus du Lac Baïkal et Yusupov de Link et Loky sont deux reproducteurs traditionnels, aucun des deux n’est Neva Masquerade, et pourtant tous deux sont porteurs du gène colorpoint. Leurs accouplements avec nos femelles ont produit des chatons Neva, non pas parce qu’il y a eu introduction extérieure, mais parce que le gène était là, silencieux, attendant de se rencontrer.
Un éleveur qui découvre un chaton colorpoint dans une portée de deux parents traditionnels n’a pas introduit une autre race. Il a simplement révélé un gène qui dormait dans la lignée depuis des générations.
Ce que ça change en élevage
Élever des Sibériens colorpoint demande exactement la même rigueur qu’élever des Sibériens traditionnels. Les mêmes tests de santé, les mêmes critères de sélection morphologique, les mêmes exigences de pedigree.
Ce que ça ajoute, c’est une attention particulière à la génétique de la couleur. Un éleveur rigoureux connaît le statut de ses reproducteurs, porteur simple ou non-porteur, pour anticiper les combinaisons possibles et informer honnêtement les familles.
Chez nous, Ussuri de Link et Loky est notre seul reproducteur Neva Masquerade. Il répond à tous les critères que nous appliquons à nos autres chats : tests PKDef, tests HCM, pedigree LOOF, morphologie sibérienne affirmée. Sa robe n’entre pas en compte dans notre évaluation de sa valeur comme reproducteur. Sa structure, son tempérament et sa santé, oui.
Le masque ne change pas le chat
Le Neva Masquerade est un Sibérien qui porte un masque. Pas une autre race, pas un croisement déguisé, à condition, comme toujours, que l’élevage soit conduit avec sérieux et que la sélection porte sur ce qui compte vraiment : la morphologie, la santé, le tempérament.
Ce débat existera probablement encore longtemps. Les fédérations ne s’accordent pas, les éleveurs se positionnent. Mais l’histoire de la race, la génétique des populations et quarante ans de sélection documentée disent la même chose : le colorpoint appartient au Sibérien depuis le début. Notre réponse, elle, est simple : nous jugeons nos chats sur ce qu’ils sont, pas sur la couleur de leur robe.

